vendredi 12 octobre 2012

Petit cours de parisien cultivé à l'usage des provinciaux honteux.



Si vous êtes comme moi provincial, vous avez peut-être déjà ressenti cette injustice : vous avez beau avoir obtenu une licence en lettres, il vous suffit d’ouvrir la bouche pour que vous soyez catalogué citoyen de seconde zone. Vous avez une tare, vous êtes comme le valet de Molière qui répondait à sa maîtresse précieuse « je parlons tout dret comme on parle cheux nous ! ». Cela ne fait pas très sérieux, et, on en garde, qu’on en ait conscience ou non, un léger sentiment d’infériorité. Ayant appris que mon accent venait de l’occitan j’ai décidé de l’apprendre hélas, si en français j’ai l’accent auvergnat, je parle l’auvergnat avec un vilain accent français! La malédiction, ou plutôt la mauvaise diction me poursuit.

Un ami me racontait qu’ayant passé son enfance en région parisienne il suivit ses parents qui déménageaient à Perpignan. A l’école, un camarade s’écria en l’écoutant : « Il parle comme à la télé ! ». Rappelons qu’on ne parle pas comme on veut à la télévision : un organisme vérifie que le français y est correct, et les provinciaux n’ont pas le droit de s’exprimer comme cheux eux, il leur faut respecter la diction française. Le vieux dictionnaire qui m’a accompagné dans mes études le signalait en préface : la prononciation indiquée est celle du  parisien cultivé. J’avais fait l’effort de me cultiver, mais pour faire partie de l’élite, il m’aurait fallu changer de ville. Est-ce que je n’étais pas aussi français, moi, Clermontois, que les Parisiens? Il faut croire que non.

Voici donc un petit cours de diction à l’usage des provinciaux qui veulent progresser dans la voie de la parisiannité cultivée. Évidemment, j’ai exagéré les effets pour signaler clairement les tendances.

La principale tare du Clermontois, et de bien des méridionaux, c’est que la prononciation des phonèmes varie en fonction de la syllabe.

Les voyelles

/é/ et /è/
 En provincial, « J’aime » se prononce /jèm/, avec un è ouvert, mais « j’aimais » se prononce /jémé/  avec deux é fermés au lieu du parisien cultivé j’èmè. Ainsi les humoristes Chevallier et Laspallès, dans la saynète la pizza pomme de terre (4: 05) où ils se moquent des provençaux, constatent qu’en Provence le rosé se boit /tréfré/ et non /trèfrè/, comme en parisien cultivé.

On distingue deux types de syllabes : les ouvertes : fraîche prononcé /frèch/ et les fermées frais prononcé / frè/, sans consonne à la fin. En syllabe ouverte les méridionaux ont tendance à ouvrir la voyelle, et à la fermer en syllabe fermée. Par exemple, paix se dira /pé/ et non /pè/, mais  paisse /pès/. Pour devenir un parisien cultivé, il faut donc s’habituer à boire son rosé /trèfrè/ et non /tréfré/.

/o/ et /ó/
 Rose se prononce, en parisien cultivé, /róz/ (o fermé) et non /ròz/ avec un o ouvert, même chose pour mauve etc. Un provincial pose /pòz/ posé /pózé/. Pour Cholet (ville), le parisien cultivé dira /chòlè/ alors que le méridional dira /chólé/.

/o/ et /eu/
Le parisien cultivé confond volontiers /o/ et /eu/ par exemple « un pot » et « un peu » hors du contexte de la phrase sont difficile à distinguer, ce qui laisse le provincial assez perplexe.

Voyez par exemple la saynète (10 : 35) de Bigard   où il remarque que « Faut qu’j’y aille » /feukjiaï/ signifie « enc… de militaire Américain » (« fuck G I ») ce qui n’est absolument pas vrai pour un provincial. Bigard, certes, est provincial d’origine, mais il est Normand, et le Normand se rapproche souvent du Parisien cultivé son voisin.
Lorsqu’en 2000 il a fallu trouver un équivalent  parisien cultivé au mot anglais bug, c’est le mot bogue qui fut choisi, ce qui paraît très naturel à un parisien cultivé, puisque bogue se prononce plus ou moins /beug/ pour lui, mais pas du tout au provincial que je suis.

Précisons qu’il ne s’agit que d’une tendance, qui n’est pas systématique et ne concerne pas tous les parisiens cultivés.

Le /eu/ lui même est contaminé par le /o/.
Ainsi le mot peloton est symptomatique, car le parisien cultivé a horreur des « e » dits caducs, il les évite systématiquement. Par exemple il dira « systématiqu’ment » et donc, parfois « p’loton », d’autre fois il voudra conserver le « e » de la première syllabe et dira alors « poloton », voire « poleuton ».

Quand, dans une bande dessinée, on veut signifier qu’un personnage est sans éducation, on met des apostrophes à la place des e… (facil’ment…) eh bien on obtient de la sorte la prononciation du parisien cultivé. Y compris dans les médias les plus sophistiqués, on dira fréquemment « et maint’nant l’journal » « les cours d’la bourse » et c…
  
Le « e » dit caduc réapparait en parisien cultivé à des endroits tout à fait saugrenus.
Par exemple, un parisien cultivé ne peut pas prononcer parc des princes /parkdéprins/ il ajoute un /e/ de soutien et dit « parc-eu-des-princes ». Le coureur automobile Gerhart Berger a été pendant toute sa carrière affublé d’un /e/ et s’est appelé en France Guérart-eu-berger. Les ours blancs sont des ours-euh-blancs, les films noirs des film-euh-noir, et c.
Une telle prononciation est à éviter à la Comédie Française, les alexandrins supportant difficilement ce procédé.
Par contre prononcer PSG « Pé-esseu-gé » vous désigne aussitôt comme supporter Marseillais.

Le /a/,
En parisien cultivé il y a plusieurs /a/ celui de « pâte » et celui de « patte ». Le provincial du sud les ignore royalement.  Il faut qu’il s’imagine en train de se racler la gorge ou même de vomir pour former le /â/ convenable.
L’autre/a/ tend en général vers /è/ « Je vous donne les dètes du concert de Johnny » « Mèdème Chirac a ouvert la cérémonie ». Le /è/ est d’ailleurs plus largement ouvert qu’en provincial, ce qui le rapproche de /a/ et parfois presque diphtongué : ex : presque : /pra(è)sk/

Les voyelles nasalisées.

Le parisien cultivé confond in et un, et cette tendance a largement gagné toute la province. Rappelons que in est, à priori, en français, la nasalisation de /è/ (lèvres écartées, comme pour sourire) et que un est celle de /eu/ (lèvres vers l’avant, comme pour donner un baiser).  In et un, confondus donc, sont prononcés à peu près comme /in/ mais au lieu d’étirer les lèvres comme pour sourire ou pour faire un /è/, le parisien cultivé abaisse légèrement la mâchoire, comme pour former un /a/, si bien qu’il obtient un /an/ bien plutôt qu’un /in/.
J’ai eu peine à comprendre au début les jeux de mots du type « impeccable, deux peccables ». Confondre un et  in est plus embarrassant qu’on ne le dit. Ainsi, un possible et impossible se prononcent absolument de la même façon (« ampossip »)

Du coup, comme /in/ se prononce plus ou moins /an/, /an/ est passé assez systématiquement à /on/.
On raconte cette anecdote, le général De Gaulle en voyage dans les DOM TOM se serait écrié devant la foule assemblée pour l’accueillir « Que vous êtes français ! » ce que les autochtones avaient entendus, avec un brin de paranoïa : « Que vous êtes foncés ! » En parisien cultivé, Français se prononce en effet plus ou moins /fronçè/ et non /françé/ comme en Auvergne.

/on/ est prononcé long, pointu, avec insistance, pour le distinguer de /an/. Il n’est pas si facile à une oreille provinciale de distinguer en parisien cultivé enfance de  enfonce, même s’il y a une nuance.

Les consonnes
Elles posent nettement moins de problème, elles sont d’un usage assez similaire en provincial et en parisien cultivé. Attention toutefois aux nuances qui peuvent facilement vous trahir.

Le « » a tendance à disparaître dans les mots en –able, -ible, et c.
Impressionnable : « ampressionap »
impossible : « ampossip »

En fin de mot, -gre, -dre a tendance à se sonoriser, on note parfois la chute du –r- :
ex aigre : /ècr’/ voire /ec’/
tendre /tontr/, /tont’/

Les consonnes sourdes contaminent en général les sonores qui les suivent
ex cette viande : « cèt’fiont » plus ou moins homophone de cette fiente.

En finale, les sonores ont tendance à s’assourdir :
asperge /èsperch/


Pour finir, vous veillerez à bien prononcer les mots dimanche soir. Le « e » doit disparaître comme on l’a vu en parisien cultivé, ce qui nous donne « dimanch’soir ». Le /ch/ va contaminer le /s/ qui le suit : « dimanch’choir. ». Rappelons que le /an/ doit tendre vers /on/ et on obtient : « dimonch’choir ». De la sorte on prononce presque aussi bien qu’un journaliste de France Info

Même chose pour PSG. Ici, c’est le « gé » qui contamine le « èss »  on obtient : pé-èch’gé. Cette prononciation est obligatoire si on veut passer pour un parisien cultivé.


Exercice pratique
France Info : Fronce anfeu
France Inter : Fronce antèr
Europe Un : Oreupan

J’espère que ces quelques notes vous seront profitables et qu’à défaut elles vous auront amusé.